Les outils de la propagande

Publié le par DS

 

Lord Ponsonby, un aristocrate anglais, socialiste et pacifiste, résuma ainsi les méthodes de propagande :

Il faut faire croire :

  1. que notre camp ne veut pas la guerre ;

  2. que l’adversaire en est responsable ;

  3. qu’il est moralement condamnable ;

  4. que la guerre a de nobles buts ;

  5. que l’ennemi commet des atrocités délibérées (pas nous) ;

  6. qu’il subit bien plus de pertes que nous ;

  7. que Dieu est avec nous ;

  8. que le monde de l’art et de la culture approuve notre combat ;

  9. que l’ennemi utilise des armes illicites (pas nous) ;

  10. que ceux qui doutent des neuf premiers points sont soit des traîtres, soit des victimes des mensonges adverses (car l’ennemi, contrairement à nous qui informons, fait de la propagande).


À preuve : lorsque, plus d’un demi-siècle plus tard, Alvin Toffler 
tente de résumer les recettes des armées modernes comme celles de l’Otan au Kosovo en 1999), il retombe sur une énumération assez similaire de recettes :

Accusations d’atrocités (atrocity propaganda, un terme datant de 14-18),

Gonflement des enjeux (la guerre devient un affrontement métaphysique du Bien et du Mal),

Diabolisation de l’adversaire (ce qui équivaut souvent à son « hitlérisation »),

Polarisation (ou bien on est pour le camp du Bien, ou bien pour celui du Mal),

Appel à la sanction divine (Dieu est avec nous),

Méta propagande, c’est-à-dire accusation de propagande lancée contre toute information provenant de source adverse ou toute assertion contestant la votre. Bénéfice secondaire : on peut, par exemple, bombarder la télévision serbe, al Jazira ou al Manar sans commettre un crime, puisque ces gens là font de la propagande pour la tyrannie et le terrorisme qui menacent la liberté d’opinion.

  

Autre formulation :

1) Étiquettes péjoratives : cette technique consiste à accoler simplement un nom à un groupe pour évoquer des images négatives et contrôler l’aspect réel ou imaginaire de son identité évoqué du seul fait de nommer les Huns, les Boches, les Rouges, les Viets, la Réaction les Partageux... Cette méthode renvoie à un principe plus général :le contrôle des dénominations donc du code. Il n’est pas neutre de nommer quelqu’un anti ou altermondialiste, progressiste ou radical, fasciste ou nationaliste, cosmopoliteou mondialiste, libéral ou ultra-libéral, de parler d’Ordre moral ou de bonnes moeurs, de sans-papiers ou d’immigrants en situation irrégulière. Le pouvoir commence par le celui de nommer et de circonscrire le champ du pensable et du discutable.

2) Euphémisme et dissimulation. Cette fois les mots servent à occulter le caractère de ce dont on parle, à le banaliser ou à lui ôter ses implications les plus gênantes. Frappe chirurgicale sonne mieux que bombardement et « les événements d’Algérie » évoque moins la gravité de la situation que « la guerre d’Algérie ».

3) Brillantes généralités et noms prestigieux. Cette fois encore, rien de très original. Le propagandiste accole un terme évoquant le Bien, le Juste, le Beau… à ce qu’il désire promouvoir. Le « camp de la paix » ou l’opération « juste cause », l’appel à tout bout de champ à la tolérance ou à la patrie servent ainsi à capter le prestige de valeurs pour paralyser la critique. Qui se dirait contre les Travailleurs, la Diversité ou l’Autre ?

4) Argument d’autorité : citer des personnalités prestigieuses, «des scientifiques», «des intellectuels», les «autorités morales» voire des vedettes. Sans se demander si le fait de très bien chanter ou d’être un remarquable spécialiste de la biologie moléculaire donne compétence pour parler réforme fiscale.

5) Argument de banalité. Il consiste à rappeler que l’homme du commun pense que…, Comment aller contre le bon sens populaire ? Si Monsieur Dupont ou Mr. Smith sont de cet avis, comment contredire les évidences auxquelles croit l’homme du commun ? On songe ici au film de Kaplan Loin de la foule déchaînée, où un présentateur de radio gagnait un inquiétant pouvoir politique en se présentant comme le brave gars qui reflète ce que pensent spontanément tous ses auditeurs.

6) Argument de simplicité : réduire tout à des alternatives binaires, jouer sur la paresse mentale du public en lui proposant des explications faciles à reprendre et des  jugements de valeur. C’est souvent la stratégie du Yaka…

7) Unanimisme et effet moutonnier. Cette fois, le nombre des partisans d’une idée sert à l’appuyer. Tant de monde ne peut pas se tromper, n’est-ce pas ? Cette conviction sera renforcée si l’on peut voir ces foules enthousiastes ou en faire partie.

8) Transfert et fausses connexions. Il s’agit d’associer la cause que l’on défend (ou inversement) avec des symboles plus généraux positifs ou négatifs suivant le cas :drapeaux, prières, images de héros et de grands hommes, emblèmes de la Nation, références à la Science… Le but est de s’approprier le prestige d’une valeur positive ou, au contraire de lier l’adversaire à la Barbarie, à l’Archaïsme, au Fascisme.

9) L’appel à la Peur : la Nation est en péril, nous subissons une invasion invisible, la tyrannie est à nos portes, la violence monte, un complot nous menace, A va prendre le pouvoir. La seule solution est de voter X ou de soutenir Y. Avantage collatéral, cette technique peut se combiner avec celle du Bouc Émissaire : si tout va si mal, c’est de la faute des étrangers, des capitalistes, des militaristes, des conspirateurs…


Quelques principes lors de la Seconde guerre mondiale

Principe de simplification et d’ennemi unique
.

Dans un but de clarté et de mémorisation, le principe de simplification se base sur l’utilisation d’un mot d’ordre, ou un slogan ("Ein Reich, EinVolk, Ein Führer" ; "Croire, obéir, combattre"...) et de symboles graphiques (drapeau, emblème, insigne...), plastiques ( salut, poing levé...) ou musicaux (hymne...) Dans le même souci, prêcher l’ennemi unique ramène les problèmes à une catégorie (« Les Juifs », « Les communistes »...).

 La règle de grossissement et de défiguration.

Corollaire immédiat de la précédente, cette règle, simple, consiste à gommer la moindre nuance dans l’image qu’on veut donner : accentuer, exagérer et surtout ne pas nuancer ni détailler.

La répétition inlassable des thèmes principaux
(antibolchévisme, antisémitisme...) alliée à une certaine variété de représentation et adaptée à un public spécifique. Les documentaires de propagande politique proposés sur les écrans de la France de Vichy sont un modèle du genre. Ils ont pour finalité de « provoquer la réaction instantanée et ponctuelle du public [...] et sont réalisés en fonction des préoccupations du moment » 
.Déclinant tantôt une propagande vichyste, tantôt anti-alliée ou encore pro-allemande, les titres de ces courts et moyens métrages (soit raccrochés au journal filmé, soit projetés en première partie) ou longs métrages (qui suivent alors le circuit de distribution des films de fiction) sont éloquents. Les uns vantent la Révolution Nationale (Fidélité ; La terre qui renaît etc...), les autres montrent du doigt les responsables de la défaite (Le péril juif ; Les corrupteurs ; Forces occultes ; etc...). Plus de 400 au total, réalisés par chaque ministère, et dont la diffusion est rendue obligatoire dans les salles à partir d’avril 1943.

Le démarrage en accroche, finir en apothéose. Le premier discours de Hitler en tant que chancelier, prononcé le 10 février au Palais des sports de Berlin est un exemple du genre. Le discours est retransmis par la radio, et écouté par 20 millions d’auditeurs selon Goebbels. Après une mise en scène simple (discours de Goebbels pour chauffer l’auditoire, entrée de SA qui portent des bannières frappées de la svastika, roulement de tambour), Hitler, en bon tribun, joue de sa voix, qu’il ménage (longues pauses) ou perd (cris quasi-inaudibles), de son corps (pointe du doigt, petit pas sur le côté, se frappe la poitrine...) dans l’intention de soulever la foule présente. Le discours est rapidement diffusé par le parti nazi sous la forme d’un documentaire de 42 minutes intitulé Hitlers Aufruf an das Deutsche Volk (Appel d’Hitler au peuple allemand).

http://hsgm.free.fr/sons/discourshitlerauxsaetss.mp3 http://secondeguerre.net/media/sons/index.html

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=AFE85000013

http://www.ushmm.org/wlc/media_fi.php?lang=fr&ModuleId=11&MediaId=316

La dissimulation ou le truquage des nouvelles favorables aux adversaires
. N’est-ce pas là le lot commun des actualités cinématographiques en période de conflit, ceci dans chaque camp et quelle qu’en soit la nature (les deux premières guerres mondiales, la guerre civile qu’est la guerre d’Algérie, les guerres sociales, à l’instar de la grève des mineurs en France en 1947 etc...) ?

  Le principe de transfusion.

Il s’agit là de partir d’un substrat préexistant. Par exemple, des rancœurs issues d’une défaite qu’elle soit militaire, économique, sociale ou « raciale » ; ou encore vieux mythes fondateurs, les étapes passées de la grandeur nationale. Bref, en s’appuyant sur un fonds culturel commun, fût-il diffus, l’objectif est bien de caresser la foule dans le sens du poil...

La règle d’unanimité et de contagion.

Cela consiste à renforcer ou créer une impression d’unanimité (ex : « Le peuple de Paris ; etc.) comme moyen à la fois d’enthousiasme et de terreur De même, faire croire que ce que je professe est l’opinion générale professée autour de moi participe du même ressort (ex : "je dis tout haut ce que les autres pensent tout bas"). Enfin, avoir recours à la manifestation, au défilé de masse pousse à l’entrain, à la contagion par l’exemple. Il existe de la sorte divers moyens de contagion : l’utilisation des drapeaux , des étendards (pavoiser partout), des emblèmes, des insignes reproduits partout. Mais encore inscrire la devise, les thèmes du parti, encourager le port de l’uniforme. L’utilisation de la musique qui noie les individus et renforce la cohésion est particulièrement suggestive (marches, chants, hymnes). Les manifestations nocturnes et l’utilisation de torches, de projecteurs contribuent à générer une atmosphère religieuse dans laquelle flottent les vieux mythes, à la fois exaltants et terrifiants. Enfin, la prescription de toute sortede gymnastique : salut, debout, assis, vivas, silence...



Des procédés

La peur
 : un public qui a peur est en situation de réceptivité passive, et admet plus facilement l'idée qu'on veut lui inculquer. Par exemple, Joseph Goebbels a exploité la phrase de Théodore Kaufman, « l'Allemagne doit périr !», pour affirmer que les Alliés ont pour but l'extermination du peuple allemand.

Appel à l'autorité : l'appel à l'autorité consiste à citer des personnages importants pour soutenir une idée, un argument, ou une ligne de conduite.

Témoignage : les témoignages sont des mentions, dans ou hors du contexte, particulièrement cités pour soutenir ou rejeter une politique, une action, un programme, ou une personnalité donnée. La réputation (ou le rôle : expert, figure publique respectée, etc.) de l'individu est aussi exploitée. Les témoignages marquent du sceau de la respectabilité le message de propagande.

Effet moutonnier : cet appel tente de persuader l'auditoire d'adopter une idée en insinuant qu'un mouvement de masse irrésistible est déjà engagé ailleurs pour cette idée. Comme tout le monde préfère être dans le camp des vainqueurs que dans la minorité qui sera écrasée, cette technique permet de préparer l'auditoire à suivre le propagandiste.

Redéfinition, révisionnisme : consiste à redéfinir des mots ou à falsifier l'histoire de façon partisane.

Obtenir la désapprobation : cette technique consiste à suggérer qu'une idée ou une action est adoptée par un groupe adverse, pour que l'auditoire désapprouve cette idée ou cette action sans vraiment l'étudier. Ainsi, si un groupe qui soutient une politique est mené à croire que les personnes indésirables, subversives, ou méprisables la soutiennent également, les membres du groupe sont plus enclins à changer d'avis.

Généralités éblouissantes et mots vertueux : les généralités peuvent provoquer une émotion intense dans l'auditoire. Par exemple, faire appel à l'amour de la patrie, au désir de paix, à la liberté, à la gloire, à la justice, à l'honneur, à la pureté, etc., permet de tuer l'esprit critique de l'auditoire. Même si ces mots et ces expressions sont des concepts dont les définitions varient selon les individus, leur connotation est toujours favorable. De sorte que, par association, les concepts et les programmes du propagandiste seront perçus comme tout aussi grandioses, bons, souhaitables et vertueux.

Imprécision intentionnelle : il s'agit de rapporter des faits en les déformant ou de citer des statistiques sans en indiquer les sources. L'intention est de donner au discours un contenu d'apparence scientifique, sans permettre d'analyser sa validité ou son applicabilité. Ces imprécisions peuvent se glisser dans le système juridique, sous forme d'un droit mou, poussant à la communication en vue d'obtenir des informations, tout en influençant l'opinion publique.

Transfert : cette technique sert à projeter les qualités positives ou négatives d'une personne, d'une entité, d'un objet ou d'une valeur (un individu, un groupe, une organisation, une nation, un patriotisme, etc.) sur un tiers, afin de rendre cette seconde entité plus (ou moins) acceptable. Cette technique est utilisée, par exemple, pour transférer le blâme d'un camp à l'autre, lors d'un conflit. Elle évoque une réponse émotive qui stimule la cible pour qu'elle s'identifie avec l'autorité reconnue.

Simplification exagérée : ce sont des généralités employées pour fournir des réponses simples à des problèmes sociaux, politiques, économiques, ou militaires complexes.

Quidam : pour gagner la confiance de son auditoire, le propagandiste emploie le niveau de langage et les manières (vêtements, gestes) d'une personne ordinaire. Par projection, l'auditoire est aussitôt plus enclin à accepter les positions du propagandiste, puisque celui-ci lui ressemble.

Stéréotyper ou étiqueter : cette technique utilise les préjugés et les stéréotypes de l'auditoire pour le pousser à rejeter l'objet de la campagne de propagande.

Bouc émissaire : en jetant l'anathème sur un individu ou un groupe d'individus, accusés à tort d'être responsables d'un problème réel (ou supposé), le propagandiste peut éviter de parler des vrais responsables, et n'a pas à approfondir le problème lui-même.

Slogans : un slogan est une brève expression, facile à mémoriser et donc à reconnaître, qui permet de laisser une trace dans tous les esprits.

Glissement sémantique : technique consistant à remplacer une expression par une autre afin de la décharger de tout contenu émotionnel et de la vider de son sens (euphémisme). Le glissement sémantique peut à l'inverse renforcer la force expressive pour mieux émouvoir l'auditoire. Exemples : "frappe aérienne" à la place de "bombardement", "dommages collatéraux" à la place de "victimes civiles", "libéralisme" à la place de "capitalisme", "loi de la jungle" à la place de "libéralisme", "solidarité" à la place d'"impôt", "pédagogie préventive" à la place de "répression policière", "intervention humanitaire préventive" à la place d'" intervention militaire ".

 




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